10 octobre 2019

La lutte des classes comme moteur de l'évolution sociale«La lutte des «transclasses»

La lutte des «transclasses»

Par Sonya Faure — 5 septembre 2018 à 17:06 Raymond Depardon, lui-même "transclasse", photographie en 1970 sa famille à la ferme du Garet à Villefranche-sur-Saône (Rhône). Photo Raymond Depardon. Magnum

Ils déjouent les règles de la reproduction sociale et passent d’un milieu à l’autre. Un livre s’intéresse aux parcours sinueux d’anciens enfants des classes populaires, loin des clichés de l’ascenseur social ou du self-made-man.

C’est un passe-classe, un «migrant» social, dit-on même parfois. Celui qui saute les frontières et fait mentir la loi de la reproduction sociale. Il y a quelques années, la philosophe Chantal Jaquet a forgé un concept pour le dire : le «transclasse» (1). «Celui qui passe d’une classe sociale à l’autre», explique-t-elle. Un mot qu’elle préfère à la notion d’ascension sociale, «qui suppose qu’être médecin est forcément mieux qu’être ouvrier», comme à celle de «transfuge de classe», qui sent le traître : «Pourquoi devrait-on s’excuser de ne pas être resté dans la misère avec les "siens" ?» Le mot de transclasse, adaptation du concept anglo-saxon de class-passing, désigne aussi bien l’enfant d’ouvrier devenu grand bourgeois que le fils du juge établi à l’usine. Il se veut neutre : «Qu’y a-t-il de positif à prendre "l’ascenseur social" si on adopte certaines valeurs négatives de la classe du dessus ? » pointe la philosophe. «Le difficile n’est pas de monter, mais, en montant, de rester soi», écrivait déjà l’historien Jules Michelet, fameux transclasse lui-même.

Chantal Jaquet renoue avec le sujet dans la Fabrique des transclasses, qui vient de paraître aux PUF. Cet ouvrage collectif, issu d’un colloque tenu à la Sorbonne en mai 2017, est insolite : sociologues, historiennes ou philosophes qui le composent disent «je», «nous». Tous sont des transclasses, tous sont donc à la fois «experts» du sujet et «objets» de l’analyse. Ils disent le sentiment d’étrangeté qui les a longtemps taraudés (la psychiatre Patricia Janody raconte la honte qui la tétanisait dès qu’elle passait le seuil d’une librairie), l’apprentissage de codes qui n’étaient pas ceux de leur milieu d’origine. Certains utilisent des expressions comme «sortir du bois» ou «coming out» pour qualifier leur prise de parole publique (lire le témoignage ci-dessous). Leur passage d’un monde social à l’autre a certainement nourri leur travail intellectuel : «Les transclasses sont obligés de construire et déconstruire tout ce qui semble naturel aux autres», témoigne Chantal Jaquet qui a coordonné l’ouvrage avec le philosophe Gérard Bras.

A 9 ans, le propre père de Chantal Jaquet était berger. Il est devenu mineur, puis employé communal. Rien ne prédisposait la petite fille à devenir professeure de philosophie à la Sorbonne, à se consacrer au corps et à l’odorat. C’est en étudiant Spinoza, dont la philosophe est spécialiste, qu’elle a mis les mots sur sa propre situation : «Il m’a donné les clefs pour penser en terme de puissance d’agir plutôt qu’en terme de liberté. Comment trouve-t-on la puissance d’agir dans une situation qu’on n’a pas choisie ?» Elle ne nie pas la force des mécanismes de reproduction sociale, au contraire. «Mais il y a parfois "trouble dans l’héritage". Et la non-reproduction sociale a elle aussi ses lois.»

Suivre les chemins de traverse pris par les transclasses éclaire d’un jour nouveau de nombreux lieux communs sociologiques. En tout premier lieu, Chantal Jaquet veut «en finir avec le mérite». «Une notion couperet qui rend les individus responsables de leurs destins, et transforme l’injustice en prétendue justice», décrypte-t-elle. Chantal Jaquet le sait bien : «Nos parcours singuliers en viennent alors à justifier l’ordre social.» Elle fait aussi un sort à la fameuse «mobilité sociale», abstraction qui donne l’illusion de parcours rectilignes, alors que celui du transclasse est heurté, empêché. Quant au self-made-man, «c’est une fiction», martèle-t-elle.«On ne se fait pas tout seul. Toute ambition est l’ambition de quelque chose, et il faut bien avoir une idée de ce quelque chose, un modèle à imiter pour se mettre en marche.»Spinoza lui a appris qu’un individu n’est jamais une substance isolée, qu’il est sans cesse affecté par les éléments extérieurs, modifié par l’altérité - que ce soit son milieu qui le propulse (des parents sacrificiels) ou l’expulse (un homosexuel n’a parfois pas d’autre choix que de partir).

La philosophe se frotte aussi à Bourdieu. Dans les Héritiers, paru en 1964, le sociologue décrypte comment l’école reproduit les inégalités. «Il y a un "paradoxe Bourdieu", précise Jaquet, qui écrit sur la reproduction sociale tout en étant lui-même la preuve qu’on peut y couper [le père du sociologue était facteur, ndlr]. Je pense qu’il ne désavouerait pas mon approche par le singulier. Lui-même a montré dans ses travaux que la reproduction sociale est un déterminisme, pas une fatalité.»

Alors que la littérature a depuis longtemps dressé le portrait de ces «passe-classe», d’Annie Ernaux à Didier Eribon, d’Edouard Louis à Aurélie Filippetti, en cette rentrée littéraire, cette figure déjouant les statistiques a longtemps été un point aveugle pour les penseurs de gauche. «Ils étaient gênés par le sujet, facilement récupérable par la droite qui exalte l’individu solitaire, explique Jaquet. On ne savait pas trop quoi faire de ces cas-là. Mais depuis les années 90 et surtout 2000, des sociologues, comme Bernard Lahire, Stéphane Beaud ou Paul Pasquali, se sont attelés à la trajectoire des élèves des classes populaires sélectionnés par les grandes écoles.»

Le silence vient aussi des transclasses eux-mêmes. Avec les Trente Glorieuses et le besoin d’une main-d’œuvre qualifiée, avec les rêves d’émancipation des années 70, ils avaient été valorisés. «J’ai senti que quelque chose changeait dans les années 90, témoigne Jaquet. J’avais parfois l’impression d’être malgré moi un vivant reproche à ceux à qui je parlais de mes origines. Comme si je diminuais leur propre mérite. Il y a quelque chose d’agressif à dire : "Là d’où je viens…"» Et aujourd’hui ? «A l’heure des "premiers de cordées", les inégalités augmentent.» Et le transclasse risque à nouveau de devenir alibi, celui de la sélection.

(1) Dans les Transclasses ou la non-reproduction, PUF, 2014.

Témoignages :

Martine Sonnet, Historienne au CNRS  «L’entourage est déterminant pour comprendre les parcours des transclasses»

«A mes yeux, mon père est le premier transclasse de la famille, le déclencheur d’un processus que j’ai poursuivi. En 1951, lorsqu’il quitte sa condition d’artisan rural - il était forgeron en Normandie - pour s’installer en ville et entrer à l’usine Renault de Billancourt, il accomplit un déplacement géographique déterminant. Cette entrée dans la condition ouvrière a probablement été pour lui une perte de liberté.

«Née en 1955, j’ai vécu ce déménagement à l’âge de 6 mois. Contrairement à mes aînés, plus âgés, je n’ai donc vécu ni la séparation d’avec le monde de l’enfance ni l’école avec classe unique des milieux ruraux. Vivant en appartement dans une cité HLM toute neuve, de bonne qualité, j’ai fréquenté une maternelle Freinet. Pour moi, il était évident que je ne pouvais être que bonne élève. J’avais conscience du sacrifice paternel, mais aussi du fait que j’étais la mieux positionnée de la fratrie pour bénéficier de ces bonnes conditions. L’entourage est déterminant pour comprendre les parcours des transclasses.

«Pendant cinquante ans, je me suis peu interrogée sur l’influence de ma classe d’origine sur mon parcours personnel. J’étais devenue historienne afin d’avoir un prétexte pour écrire - une activité souvent liée au changement de condition sociale. J’avais donc besoin d’écrire, mais pas de m’affirmer en tant que transclasse. Pourtant, lorsque j’ai raconté à la première personne l’itinéraire de mon père dans le livre Atelier 62 (Le temps qu’il fait, 2008), je suis, en quelque sorte, sortie du bois, j’ai assumé ce statut.

«J’ai toujours refusé de préparer des concours. Je pense que j’avais intériorisé le fait que nous n’étions pas égaux sur la ligne de départ : cela impliquait pour moi d’arrêter de travailler, pour un résultat incertain. De plus, quand on est la première d’une famille modeste à entrer dans le supérieur, on ne sait rien des carrières. Je pensais que l’agrégation ne servait qu’à enseigner, alors qu’elle permet d’accéder à la recherche. Aujourd’hui encore, je me considère un peu à la marge.

«Il me semble difficile de suivre un parcours transclasse aujourd’hui. Outre le contexte familial, j’ai été portée par un mouvement générationnel de prolongement des études. Et avec le plein-emploi, jusqu’aux années 70, les prises de risque comme celle de mon père étaient plus limitées.»

«J’ai toujours été paniquée par la faute d’orthographe, une faute morale» Soubattra Danasségarane, professeure de philo

«Je suis née en France en 1989 de parents tamouls. Je suis allée en Inde vers 10 ans, et j’ai vu la misère. J’ai réalisé que pour la famille indienne, nous étions censés être riches, et qu’en France nous ne l’étions pas. Nous vivions dans une cité HLM de Bondy (Seine-Saint-Denis).

«Aujourd’hui, je dirais que je suis de la classe moyenne ascendante, bobo de gauche tendance écolo. J’ai longtemps voulu me détacher de ma classe sociale d’origine. J’avais peur d’y être réduite, que ce soit un handicap. Maintenant que ce conflit est apaisé, j’y reviens : c’est un milieu plus authentique, avec des codes que je maîtrise mieux.

«Mon itinéraire de transclasse est beaucoup passé par la langue. Mon père était féru de littérature, et mes deux parents étaient amoureux de leur langue. Ils m’ont sans doute transmis cela. Mais j’ai refusé de parler le tamoul, que je jugeais primitif, peu intellectuel, et lié à des valeurs morales que je refusais. Le français a été pour moi la langue de l’émancipation et une bulle protectrice qui me permettait, dans mon journal intime ou en parlant avec mes sœurs, de ne pas être comprise de ma mère. Plus tard, j’avais souvent le sentiment d’être ramenée à ma couleur et à mes origines : je pouvais parler de philo dans un français impeccable et m’entendre répondre par un collègue : «Tu nous apportes le soleil de Pondichéry !» J’ai toujours été paniquée par la faute d’orthographe, comme relevant de la faute morale : il m’est arrivé d’envoyer des mails pour m’excuser d’une erreur, par peur de perdre tout crédit. Aujourd’hui encore, quand je parle devant mes pairs j’angoisse de ne pas trouver le bon mot.

«C’est à la fac, lorsque j’ai préparé l’agrégation, que la différence sociale a été la plus violente : beaucoup d’étudiants avaient une grande culture générale, leurs parents exerçaient des professions libérales. J’avais l’impression qu’ils savaient déjà tout, que je n’avais qu’un savoir scolaire face à eux.

«J’ai du mal à accepter les discours sur la méritocratie qui ne marche pas. J’enseigne dans un lycée proche de celui où j’ai étudié : je devais y revenir, montrer les possibles. C’est presque naïf, mais j’y tiens, et je vois beaucoup d’élèves partir en prépa, à l’étranger. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas d’argent qu’on ne peut pas y arriver.»

Recueilli par Thibaut Sardier

Sonya Faure

CHANTAL JAQUET ET GÉRARD BRAS LA FABRIQUE DES TRANSCLASSES PUF, 288 pp., 21 €

 

INTERVIEW

Julia Cagé : «En France, les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches»

Par Sonya Faure — 7 septembre 2018 à 17:07
Dessin Harry Tennant 

Le prix d’un vote ? 32 €. Dans son dernier livre, l’économiste soutient, chiffres inédits à l’appui, que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Pire : l’Etat subventionne davantage les orientations politiques des plus aisés, favorisant ainsi les partis de droite.

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La France est-elle vraiment protégée des groupes de pression ? Sans doute moins qu’elle aimerait le croire. Notre démocratie repose-t-elle sur l’équation «un homme = une voix» ? Pas tout à fait, selon Julia Cagé. Après avoir étudié le financement des médias (Sauver les médias, Le Seuil, 2015), l’économiste, professeure à Sciences-Po Paris, poursuit son exploration des ressorts et des inégalités de notre système représentatif. A partir d’une base de données inédite des financements publics et privés de la vie politique, aux Etats-Unis, en France ou ailleurs en Europe, elle démontre dans son dernier livre, le Prix de la démocratie (Fayard), que ces questions, en apparence techniques, pourraient bien avoir leur rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée des populismes (1). Car, non seulement l’expression politique est capturée par les intérêts privés des plus riches, mais cette confiscation peut avoir un sacré impact sur le résultat des élections. En France, depuis les années 90, le financement de la vie politique est fondé sur quelques grands principes : les dons des particuliers sont encadrés (pas plus de 7 500 euros pour les partis par individu et par an, pas plus de 4 600 euros par élection) ; les entreprises ne peuvent verser des fonds aux candidats ; en contrepartie, l’Etat finance une grande partie de la vie politique. Un système bien imparfait, révèle Julia Cagé, qui subventionne en réalité les préférences politiques des plus riches et favorise donc les partis de droite.

«Qui paie gagne», écrivez-vous : en France aussi, l’argent fait l’élection. Cela explique l’improbable accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, candidat sans parti ni élu ?

C’est un cas exemplaire. J’ai commencé à travailler sur le financement de la vie politique en 2014. L’une de mes hypothèses était qu’il fallait une réforme urgente du système de financement public des partis politiques, car il favorise l’immobilisme : l’argent donné par l’Etat aux candidats dépend des résultats obtenus aux dernières législatives. Ça ne permet pas l’émergence de nouveaux mouvements… sauf à attirer suffisamment de dons privés pour compenser ce handicap. Ce n’était encore jamais arrivé en France. C’est exactement ce que Macron a réussi à faire. Fin 2016, En marche !, né en avril, a déjà réuni 4,9 millions d’euros de dons privés. Contre 7,45 millions d’euros pour Les Républicains et seulement 676 000 euros pour le PS. L’innovation politique ne peut pas naître sans être financée. Or, dans toutes les démocraties occidentales, les dons privés vont d’abord aux partis conservateurs qui prônent une politique économique favorable aux plus aisés.

Quel est le profil des donateurs ?

On pourrait imaginer que les classes populaires donnent massivement, même pour de faibles montants. Ce n’est pas le cas. En France - comme aux Etats-Unis, en Italie ou en Grande Bretagne -, ce sont les plus aisés qui financent la vie politique. Ils ne sont d’ailleurs pas nombreux. Chaque année, seuls 290 000 foyers fiscaux français font un don, 0,79 % des Français adultes. Mais si on regarde parmi les 0,01 % des Français aux revenus les plus élevés, on s’aperçoit que 10 % d’entre eux font un don. Et ces 0,01 % des Français les plus riches versent en moyenne 5 245 euros par an. Les 50 % des Français les plus pauvres donnent, eux, quand ils donnent, seulement 120 euros par an en moyenne. Mais le scandale, c’est que les dons privés des plus aisés sont financés par l’ensemble des citoyens.

Pourquoi ?

Il existe trois formes de financements publics de la démocratie. La première, c’est celui des partis politiques, déterminé tous les cinq ans en fonction des résultats aux législatives : il s’élève à 63 millions d’euros. La deuxième, c’est le remboursement des dépenses de campagnes : 52 millions d’euros par an en moyenne. Et la troisième, dont on ne parle jamais, ce sont les déductions fiscales : votre don à un parti politique est remboursé à 66 %, par le biais d’une réduction d’impôt. Ces réductions représentent 56 millions d’euros par an pour les seuls dons aux partis politiques ! 56 millions d’euros offerts à seulement 290 000 individus qui ont choisi de financer un parti ? Même pas ! Car on ne peut bénéficier de déductions d’impôt… que si on paie l’impôt sur le revenu, ce qui n’est le cas que d’un Français sur deux. Pour le dire autrement si vous êtes parmi les 10 % des Français les plus fortunés, et que vous faites un don de 7 500 euros, celui-ci vous reviendra au final à 2 500 euros. Et le coût de votre don pour l’ensemble des citoyens sera de 5 000 euros. Mais, si vous êtes smicard, étudiant ou travailleur précaire, et que vous donnez 600 euros à un parti, votre générosité vous reviendra à… 600 euros, puisque vous n’êtes pas imposable sur le revenu. Bref, en France, les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.

Le financement de la vie politique expliquerait la «droitisation» des gauches occidentales ?

Si tous les partis et les candidats recevaient autant de financements privés, ce ne serait pas forcément problématique. Mais ce n’est pas le cas. Les Républicains touchent en moyenne, en France, 11 fois plus de dons privés que le Parti socialiste. On retrouve exactement le même déficit dans les autres pays. Or, on s’aperçoit qu’au Royaume-Uni avec Tony Blair, aux Etats Unis avec Hillary Clinton, en Italie avec Renzi, les partis de gauche se sont engagés dans une course aux financements privés. Ils abandonnent leur électorat populaire pour promouvoir des politiques économiques favorables aux plus aisés.

Un parti peut-il vraiment «acheter» les électeurs ?

J’ai analysé, avec Yasmine Bekkouche, doctorante à l’Ecole d’économie de Paris, toutes les élections municipales et législatives en France depuis 1993. Le résultat est net : statistiquement, en moyenne, les candidats les plus dotés et qui dépensent le plus remportent les élections. Bien sûr il y a des exceptions - le cas de Benoît Hamon à la présidentielle le prouve. J’ai estimé le prix d’un vote à 32 euros. Si un candidat met 32 euros de plus que son concurrent dans une campagne, il récolte une voix de plus. Au fond, ce n’est pas très cher un vote…

Mais la victoire d’un candidat plus riche peut aussi s’expliquer par son talent ?

Nous avons neutralisé l’effet de la popularité d’un parti une année donnée, le taux de chômage local, le niveau d’éducation moyen et les revenus fiscaux de la circonscription, le nombre de créations d’entreprises localement, le niveau d’investissement de la municipalité, etc. Résultat : toutes choses égales par ailleurs, le budget d’une campagne a bien un impact sur le résultat d’une élection. Mieux, selon nos analyses, l’«étrange défaite» de la droite après la dissolution surprise de Jacques Chirac en 1997, pourrait s’expliquer par l’interdiction, en 1995, des dons des entreprises aux campagnes électorales. Elle n’a eu d’effet que pour les candidats de droite qui touchaient des dons importants venant d’entreprises.

Comment expliquer que l’argent ait un tel rôle ?

Les meetings coûtent chers, comme les frais de transports, les conseils en communication et toutes les stratégies qui reposent sur l’utilisation des big datas. Cette utilisation des réseaux sociaux a d’ailleurs un effet pervers. Dans un monde où un candidat pourrait cibler ses électeurs, et si quelques milliardaires peuvent aider une campagne plus sûrement que des milliers d’électeurs, c’est sur cette poignée de personnes qu’il ciblera sa campagne. Encore une fois, les politiques risquent de se couper des classes populaires et moyennes.

Vous dites que les donateurs de Macron «en ont eu pour leur argent» avec la suppression de l’ISF. N’est ce pas un peu rapide ?

Derrière la formule, il y a une évidence : une personne soumise à l’ISF qui a donné 7 500 euros à la République en marche, ce qui lui est revenu à 2 500 euros, et qui voit l’ISF supprimé a effectivement fait un bon investissement. Le politiste américain Martin Gilens a comparé les souhaits des citoyens américains exprimés dans les sondages depuis 1950 (sur la politique économique, étrangère ou sociale), à leur niveau de revenus, et aux politiques effectivement mises en œuvre. Il montre que lorsqu’il y a divergence entre les Américains les plus riches et la majorité des citoyens, les gouvernements tranchent systématiquement en faveur des 1 % les plus riches. Pourquoi n’y a-t-il pas de révolution ? Gilens a une formule extraordinaire : il parle de «démocratie par coïncidence». Sur beaucoup de sujets - la légalisation de l’avortement ou l’intervention en Irak -, les plus riches sont en phase avec la majorité. Mais c’est pure coïncidence. Le salaire minimum réel, lui, a baissé depuis les années 50. Ce sentiment de dépossession alimente le populisme.

Que proposez-vous pour y remédier ?

Certainement pas de supprimer tout financement public des partis parce qu’ils seraient «pourris», comme l’a obtenu le mouvement Cinq Etoiles en Italie ! La démocratie a un prix. Si ce coût n’est pas porté de manière égalitaire par l’ensemble des citoyens, il sera capturé par les intérêts privés. Il faut au contraire renforcer le financement public de la démocratie. Je propose la création de «Bons pour l’égalité démocratique». Il ne s’agit pas de dépenser plus, mais autrement : tous les ans, an cochant une case sur sa feuille d’impôt, chaque citoyen aura la possibilité d’allouer 7 euros au mouvement politique de son choix. Il ne les sort pas de sa poche, mais il demande à l’Etat de donner 7 euros du fonds pour le financement des partis à celui de son choix.

Et quand on est abstentionniste ou antiparti ?

Alors vos 7 euros sont donnés en fonction des résultats aux dernières législatives. C’est une manière de favoriser l’émergence de nouveaux mouvements, et c’est égalitaire : un même montant fixe est alloué à chaque citoyen.

Vous supprimez les dons privés ?

Je les limite à 200 euros par an, c’est déjà beaucoup par rapport au revenu moyen français. Si on cherche l’égalité politique, on ne peut pas permettre aux citoyens de donner 7 500 euros à un parti puisque c’est un geste impossible à beaucoup.

Vous prônez également la création d’une «Assemblée mixte» où seraient mieux représentés les ouvriers et les employés. Comment sera-t-elle élue ?

Le Congrès américain compte moins de 5 % d’ouvriers et d’employés alors qu’ils représentent la moitié de la population. Aucun ouvrier ne siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale française. Je propose de laisser inchangées les règles de l’élection des deux tiers des députés. Mais qu’un tiers de l’Assemblée soit élu à la proportionnelle intégrale, par scrutin de liste, où sera imposée une moitié de candidats ouvriers, employés, chômeurs ou travailleurs précaires. Comme pour la parité entre hommes et femmes il faut se saisir des outils de l’Etat de droit pour imposer l’égalité démocratique.

(1) Voir aussi le site Leprixdelademocratie.fr, où sont recensées toutes les données du livre et où l’on peut «tester» les hypothèses de Julia Cagé sur son propre député.

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